Du haut des airs

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par Hugues Deglaire, biologiste

07-Vie sauvage locale - Du haut des airs PHOTO 1Nous sommes cinq et nous écoutons les consignes du pilote. Il est 8 heures du matin. Puis, ceinturés sur le siège, les casques d’écoute sur la tête, la porte ouverte de l’hélicoptère nous laisse apprécier le sifflement du moteur. Puis le son caractéristique des pales se fait de plus en plus assourdissant, la porte se ferme et nous décollons à la verticale, à la manière d’un gros insecte!

07-Vie sauvage locale - Du haut des airs PHOTO 2Aujourd’hui, je vous emmène en voyage pas si loin de chez nous, par-dessus nos montagnes Gaspésiennes. Ces montagnes font partie de la chaîne des Appalaches, dont la formation remonte à 600 millions d’années, au moment où les plaques nord-américaines et eurasiennes se rapprochaient. À l’époque, ces montagnes étaient plus hautes que les Rocheuses, mais les différentes périodes glaciaires les ont largement érodées. Car il y a 20 000 ans, nulle vie au Québec: la province était englacée au complet et nos montagnes étaient recouvertes de trois kilomètres d’épaisseur de glace!

07-Vie sauvage locale - Du haut des airs PHOTO 3Entre la rivière Matane et la rivière Sainte-Anne se trouvent les monts Chic-Chocs, un terme qui nous vient des Micmacs, les autochtones de la Gaspésie, et qui signifie abrupte, infranchissable, en référence à la face nord de ces montagnes. À l’extrême est des Chic-Chocs s’élève le mont Albert, une montagne bien spéciale à la roche orangée et où l’on trouve quelques plantes endémiques, c’est-à-dire des plantes qu’on ne retrouve nulle part ailleurs dans le monde!

07-Vie sauvage locale - Du haut des airs PHOTO 4Le point culminant de la Gaspésie est le mont Jacques-Cartier. Du haut de ses 1268 mètres d’altitude, il se trouve dans les monts McGerrigle, du nom d’un géologue qui a étudié ces montagnes. En haut des monts McGerrigle se trouvent des plateaux à presque mille mètres d’altitude, où pousse la forêt montagnarde qui laissera sa place à la toundra à l’approche des sommets, constituant un refuge pour les derniers caribous de la Gaspésie.

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Rusé renard!

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par Hugues Deglaire, biologiste

06-Vie sauvage locale - Rusé renard PHOTO 4En suivant la limite forestière avec les champs, j’aperçois de l’activité dans l’ombre des arbres traversée des premiers rayons solaires: c’est la course poursuite des renardeaux. Roulés-boulés dans les pentes aux abords du terrier, jeux d’agilité avec ses frères et sœurs, ramener une des nombreuses cannettes d’aluminium qui traînent en forêt, jouer avec la queue de la renarde qui ne réagit même plus. L’observation des renardeaux m’a offert de nombreux fous rires, me confirmant que le jeu était une manière universelle de grandir.

06-Vie sauvage locale - Rusé renard PHOTO 3D’habitude, on les observe pour la première fois hors du terrier au début du mois de mai, mais ils y resteront environ quatre mois avec leurs parents, qui les élèvent tous les deux. La femelle allaite et s’occupe de la protection d’une portée de 4 à 5 renardeaux en moyenne, alors que le mâle a plutôt le rôle de pourvoyeur, ramenant les proies qui nourriront la famille au complet. Et à ce titre, le renard se nourrit surtout de rongeurs: souris, campagnols, jusqu’aux lièvres d’Amérique en passant par les écureuils et autres amphibiens ainsi que quelques oiseaux.

06-Vie sauvage locale - Rusé renard PHOTO 2Le renard roux est la seule espèce de renard que l’on trouve au Bas-Saint-Laurent, même si au Québec on trouve aussi le renard gris à l’extrémité sud, et le renard polaire à l’extrémité nord. Le renard roux est une espèce relativement universelle, car elle vit aussi en Europe et en Asie. Toutefois, en Amérique du Nord, on trouve trois colorations pour cette espèce: rousse, noire et argentée, avec aussi des individus qui sont un mélange des trois colorations. Dans tous les cas, un signe infaillible pour le reconnaître dans toutes ses colorations: le toupet de poils au bout de la queue est invariablement blanc.

06-Vie sauvage locale - Rusé renard PHOTO 1Le renard est dur à observer dans notre région. Il est plus facile à observer dans les parcs urbains des grandes villes québécoises, car habitué à voir des humains et pas chassé. On l’observe facilement aussi en forêt boréale dans notre région ou encore sur la Côte-Nord. Dans tous les cas, je vous souhaite une belle rencontre avec un rusé renard, car pour moi, ça a toujours été un bon présage!

Au ras des flots bleus

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par Hugues Deglaire, biologiste

 

 

05-Vie sauvage-Au ras des flots-PHOTO1Tôt le matin, je marche sur la plage, le ciel est rosé. Il est presque cinq heures du matin et je cherche une place qui s’avance sur le fleuve pour assister à un spectacle. La mer est d’huile et j’entends le clapotis de l’eau sur les roches noires, pas un autre son. Le soleil pointe le bout de son nez derrière le village, et je distingue des points cordées en ligne au ras des flots: la migration des oiseaux marins peut commencer!

Ils arrivent principalement de l’est et longent le fleuve vers l’ouest, mais parfois, ils vont en direction inverse. Leur vol est rectiligne et très rapide: au-dessus de 50 km/h, mais certains atteignent des vitesses de presque 100 km/h! Et le défilé commence, parfois comme des points au large, mais parfois très proche. Et c’est ceux-là que je peux vous partager en images. Mais quels oiseaux peut-on observer exactement?

05-Vie sauvage-Au ras des flots-PHOTO2Ce sont les canards de mer, ces canards strictement plongeurs qui se nourrissent de crustacés et de mollusques en nageant sous l’eau avec leurs ailes, comme les eiders à duvet, les macreuses noires et les macreuses à front blanc, les garrots à œil d’or et garrots d’Islande, mais aussi la magnifique petite harelde kakawi. Ce sont les pingouins: notamment le guillemot à miroir et le petit pingouin, ces oiseaux que nos grands médias confondent souvent avec les manchots quand ils en parlent. Ces derniers ne vivent que dans l’hémisphère sud de la Terre et ne volent pas, mais les manchots se disent «penguins» en anglais, d’où l’erreur fréquente! Ce sont les bernaches cravants, ces petites oies noir anthracite aux reflets bruns. Ce sont aussi les cormorans, les plongeons huards et catmarins, les grèbes et quelques autres. Tout ce petit monde se déplace au travers des goélands et des fous de Bassan nouvellement arrivés dans l’estuaire pour nicher sur l’Île Bonaventure.

05-Vie sauvage-Au ras des flots-PHOTO3Cette migration va s’étendre sur environ deux heures après le lever du soleil. Ensuite, ils vont se poser dans les baies naturelles pour s’alimenter aux grés des marées. Puis ils reprendront leur route en remontant le courant du fleuve à tire d’ailes. Puis ils couperont au travers des terres de la Côte Nord pour rejoindre la Baie James et la Baie d’Hudson, et ils atteindront la toundra qui les a vus naître: c’est là où les femelles élèveront leurs poussins avant de reprendre leur migration à l’automne. Et dire qu’on se plaint qu’on n’arrête jamais nous, les humains!

Les immigrés clandestins…

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par Hugues Deglaire, biologiste

 

Le 8 mars 2013 au soir, en fin d’après-midi, je reçois un appel de mon ami Jacques de Sainte-Félicité. Il y a une mouette toute blanche immaculée qui a visité sa mangeoire et qui se trouve sur la plage du village. Je file dans mon véhicule sans trop tarder pour essayer d’éclairer ce mystère. Arrivé sur la plage du village, je retrouve l’oiseau sans trop de peine. Une mouette blanche: un oiseau qui provient du haut Arctique canadien et qui a l’habitude de suivre les ours polaires pour finir les restes de ses repas!

Avec Internet, la nouvelle s’est répandue comme une trainée de poudre à travers les réseaux locaux d’ornithologues, et le lendemain matin, plusieurs observateurs viennent à la recherche de l’oiseau miraculeux. Mais après quelques jours de partage des images obtenues, on a conclu à quatre mouettes blanches différentes. Mais comment expliquer la présence de ces oiseaux si loin de leur aire de répartition habituelle? Il y avait eu de forts vents du nord-est pendant plusieurs jours, ce qui a pu les dévier de leur route en mer. Quelques jours après, des ornithologues observaient ces quelques oiseaux à Sept-Îles, alors qu’ils longeaient la Côte-Nord pour rejoindre leurs quartiers habituels, plus nordiques.

À la fin mars, alors que je photographiais les eiders à duvet, un beau mâle adulte d’eider à tête grise se trouvait parmi eux. Un oiseau qui est observé chaque hiver sur la côte gaspésienne, sans jamais être commun cependant. Les populations les plus au sud font leur nid à la pointe nord du Québec.

Je me rappelle aussi ce milan du Mississippi qui planait avec une buse à queue rousse au travers du parc éolien de Saint-Ulric, à plus de mille kilomètres au nord de son aire de répartition normale. Dans son cas, c’est une espèce en expansion, en quelques sortes prête à conquérir de nouveaux territoires. C’est le cas aussi du Dickcissel d’Amérique, un passereau qui se trouve parfois au travers des moineaux domestiques, et auxquels il ressemble beaucoup. Lui aussi est à près de mille kilomètres au nord de son aire de répartition normale.

J’ai déjà observé à l’embouchure de notre rivière Blanche le goéland brun, un immigré européen, tout comme moi! Cet oiseau a traversé l’Atlantique, possiblement à la faveur d’un fort courant qui l’a dévié de sa route habituelle.

Actuellement, trois bernaches du Canada hivernent à Matane. C’est une espèce commune par chez nous, mais qui ne se trouve habituellement pas présente en hiver. L’hiver généralement clément qu’on a présentement a probablement décidé ces oiseaux à tenter leur chance de ne pas migrer vers le sud, à leur risque et péril cependant!

Les oiseaux sont tributaires des tempêtes lors de leurs migrations et ça peut parfois les emmener très loin de l’endroit voulu au départ. Parfois, c’est un jeune qui explore de nouveaux territoires. Les perturbations climatiques actuelles pourraient jouer un rôle aussi dans l’observation de certains changements comportementaux. Les raisons peuvent être multiples et variées, mais bien souvent hors de notre compréhension humaine. De ces oiseaux voyageurs, la plupart d’entre eux retrouveront leur chemin vers leur «pays» d’origine. Des observations locales qui nous rappellent à quel point les différents écosystèmes dans lesquels nous vivons sont tous interconnectés, aussi lointains soient-ils.

Des intrus au cœur de nos cochonneries?

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par Hugues Deglaire, biologiste

 

02-Vie sauvage locale - Des intrus au cœur de nos cochonneries PHOTO 1L’hiver québécois n’est pas une saison facile pour personne: ni pour la flore, ni pour la faune, et ni pour les humains comme nous ont confirmé les récentes tempêtes. Certains oiseaux et autres animaux terrestres, qui d’ordinaire sont prédateurs, peuvent alors devenir temporairement charognards. Aussi, nos déchets constituent une manne pour certains d’entre eux afin de passer la saison difficile avec succès.

02-Vie sauvage locale - Des intrus au cœur de nos cochonneries PHOTO 2Il y a tout d’abord plusieurs espèces de goélands: goélands argentés et marins, deux espèces qu’on peut voir à l’année longue dans nos contrées. L’hiver, les goélands arctiques et bourgmestres, venus du grand Nord, viennent grossir les rangs de ces opportunistes. En effet, certaines journées, quelques 600 goélands peuvent ainsi se nourrir au LET de Matane. Avez-vous déjà pensé aux quelques tonnes qui peuvent monter au ciel chaque hiver de cette façon ? Probablement que le trou se remplirait un peu plus vite sans leur présence?

02-Vie sauvage locale - Des intrus au cœur de nos cochonneries PHOTO 3Puis, il y a les étourneaux et les corvidés, la corneille d’Amérique et le grand corbeau. Tout ce petit monde ensemble se voit de loin, et comme chez les humains, la foule attire la foule. Ces grands rassemblements offrent toujours l’opportunité pour des oiseaux de proie de trouver des oiseaux blessés, fatigués ou malades, ou bien empêtrés dans un sac plastique. Ce jeune goéland bourgmestre n’aura aucune chance d’échapper à une course-poursuite avec un faucon gerfaut, un pygargue à tête blanche, ou encore un autour des palombes.02-Vie sauvage locale - Des intrus au cœur de nos cochonneries PHOTO 4

Tout cet «écosystème», improvisé récemment dans l’histoire de l’évolution, nous montre à quel point la nature est parfois capable de s’adapter rapidement aux changements qu’on lui impose. S’il y a plus de nourriture disponible, il y a de la place pour plus de monde, s’il y en a moins, on bouge ou on disparaît. Puis si on leur sert de la nourriture «sur un plateau», ces charognards n’ont aucune raison d’aller voir plus loin. L’homme n’a pas la primeur de la loi du moindre effort! Dans la nature, «Rien ne se perd, rien ne se créer, tout se transforme» selon la petite phrase de Lavoisier.

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Course poursuite photographique!

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par Hugues Deglaire, biologiste

 

HuguesDeglaire_09122011-_MG_2074 Lors d’une belle journée en ce début décembre, j’étais invité chez un ami. Je roulais sur la route 132 en direction est, approchant les derniers virages avant de rencontrer le village de Sainte-Félicité. À cet endroit, mon regard fut capturé par une silhouette massive qui, telle une flèche, défiait avec aisance le vent du Nord-Ouest. Oh! Un faucon gerfaut!

Vite, demi-tour, une course s’engage: le faucon vole environ à 70 k/h me dit mon compteur, pratiquant régulièrement des décrochages vers le Nord afin de reprendre de l’altitude. Je n’ai pas beaucoup de temps, il vole déjà au-dessus de la plage de Petit-Matane, longeant les habitations, remontant au-dessus du clocher de l’église.

HuguesDeglaire_20012012-_MG_4306Il arrive maintenant sur les premières pentes de Matane. Pour moi, c’est l’entrée sur la route urbaine et plusieurs obstacles comme les lumières! Heureusement, il rencontre quelques goélands qui lui font perdre du temps en attirant son attention… Je le rattrape, je me poste, il passe à ma hauteur et je tire une première rafale d’images. Je le retrouve au phare de Matane, arrivé à peine avant lui pour faire une autre série de photos.

Et la course continue direction le port, ARGH! Perdu? Non, il est au ras de la mer, il s’éloigne de la côte pour contourner les brise-lames. Pour moi, c’est un autre obstacle, une zone d’habitations: deux arrêts. J’arrive sur la digue du port pour trouver plusieurs dizaines de pigeons déjà haut dans le ciel, et qui montent encore sans trop savoir où s’évader… Je comprends qu’il est déjà passé. Je détaille aux jumelles tous les poteaux, les brise-lames, les roches où il pourrait se trouver: rien. Plus loin en contre-jour, vers Matane-sur-mer, des goélands s’éparpillent en panique…

HuguesDeglaire_09122011-_MG_2074À cet instant précis, je comprends que le faucon a gagné la course: il avait déjà repris le chemin de l’ouest! Je roule jusqu’à Saint-Ulric en vain. Je l’ai suivi sur presque 20 kilomètres, et cette observation a duré quelques 22 minutes.

Le faucon gerfaut vient passer la saison hivernale chez nous, je rencontre cet oiseau entre zéro et trois fois par année. Son plumage est très variable, du noir anthracite au blanc presque pur, mais tous les intermédiaires existent. Il a la taille d’un grand corbeau. Avec son envergure d’un mètre quarante, il est taillé pour la vitesse, comme tous les faucons, et il est capable de pointes à plus de 250 km/h lors de ses attaques contre les pigeons, goélands et HuguesDeglaire_05122014-_MG_1457autres corvidés. Il chasse en longeant la côte, dans les milieux ouverts, mais la communauté scientifique a découvert récemment que certains individus passaient l’hiver dans les mers arctiques de l’hémisphère nord à chasser les canards de mer dans la nuit polaire: il n’a pas froid aux yeux le faucon gerfaut! Je vous en parle et j’ai déjà hâte à ma future rencontre avec mon oiseau préféré.

Nos inlassables migratrices

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par Hugues Deglaire, biologiste

 

29102013-_MG_0574Avec le mois d’octobre qui avance, on peut parfois apercevoir des points blancs qui flottent au large, puis des vols en forme de V constitués de ces mêmes points blancs sont visibles dans le ciel de la région. Quelques semaines après, les oies des neiges sont de plus en plus nombreuses sur le bord du fleuve. Lors de leur migration d’automne, elles s’attardent plus longuement que lors de leur passage printanier.

23112009-_MG_5243Il y a quelques semaines, elles étaient dans leurs quartiers d’été: Ellesmere, Bathurst, Baffin, Bylot… Ces noms vous disent-ils quelque chose? Ce sont parmi les îles les plus nordiques du monde, dans l’Arctique canadien. C’est là, dans la toundra, qu’elles ont donné la Vie à une nouvelle génération de poussins pendant le court été arctique entre juin et septembre.

L’oie des neiges niche en colonies lâches de plusieurs nids, au sol. Elle se mêle parfois à d’autres espèces d’oies comme l’oie de Ross, semblable à l’oie des neiges mais plus petite, mais aussi à la bernache du Canada. Elle est aussi grégaire lors de sa migration, car elle voyage en groupes qui peuvent comprendre plusieurs dizaines à plusieurs milliers d’individus. Je me rappelle, en 2013, à Saint-Ulric, on pouvait observer jusqu’à 3500 oies des neiges à l’embouchure de la Rivière Blanche durant le mois d’octobre.

12102012-_MG_3122Il y a même une journée où j’ai pu observer une oie rieuse parmi elles, probablement un individu de la population groenlandaise. Par contre, dans ces grands groupes d’oies, on peut parfois observer des individus plus sombres: ce sont les oies des neiges dites de la «forme bleue». Ces individus présentent un plumage gris anthracite mais gardent la tête, le cou et le ventre blancs. On peut aussi distinguer les jeunes des adultes: leur plumage est uniformément gris clair, gris sombre pour les juvéniles de la forme bleue.

01112013-_MG_0993Au début de novembre, elles quittent par petits groupes pour disparaître du village en quelques jours. Leur migration se poursuit vers le Sud-Est des États-Unis où elles hiverneront. La population de l’Est du continent est constituée d’un million d’oiseaux environ. Et Saint-Ulric est une petite localité sur le long périple qui pour certaines les mènera d’Ellesmere jusqu’au Texas: une migration d’environ 8 000 kilomètres!

 

Le dernier rut?

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par Hugues Deglaire, biologiste

 

HuguesDeglaire_27092013-_MG_9315Il est 4 heures du matin, le grand-duc chante dans le stationnement alors que je me charge le gros kit de caméras sur le dos. Je pars sur le sentier que j’éclaire de ma lampe frontale et qui m’amènera 850 mètres plus haut, au pays des brumes. Un bon deux heures et demie de sueur plus tard, le rêve devient réalité, ou plutôt, la réalité se transforme en rêve: me voilà au sommet du Mont Albert, cette montagne mystique du Parc National de la Gaspésie.

Je marche sur la toundra alpine pour ne trouver que le silence, dans un premier temps. Le brouillard se dissipe peu à peu et me laisse entrevoir l’énorme plateau de 13 km². Le soleil prend la place qui lui revient en cette dernière journée de septembre. Puis soudain, un repli de relief laisse apparaître deux bois qui se déplacent dans ma direction: les voilà, 1, 2, 3, …11, les derniers caribous!

HuguesDeglaire_27092013-_MG_9534Chez notre espèce de cervidé la plus nordique, les mâles rassemblent plusieurs femelles en harems pour la période du rut qui s’étale sur le mois d’octobre. C’est à cette occasion que le mâle utilise ses bois dans des combats parfois violents afin de garder les femelles contre la venue d’un autre prétendant. C’est une période épuisante pour les grands mâles, qui ont du mal à passer l’hiver qui suit, car le rut a parfois raison de leurs réserves de graisses.

Il ne reste qu’une petite centaine de caribous au sud du fleuve Saint-Laurent et la harde du Mont Albert en compte à peine une vingtaine, alors qu’ils étaient plusieurs milliers de la pointe Forillon jusqu’en Montérégie il y a 400 ans à l’arrivée des Européens. Il a d’abord été victime d’une impitoyable chasse, puis la coupe forestière a terminé l’affaiblissement des populations. En effet, notre caribou montagnard se nourrit surtout de lichen arboricole en hiver. HuguesDeglaire_27092013-_MG_9549Le lichen est très long à pousser, on en retrouve suffisamment que dans des forêts d’un siècle d’âge environ. Aussi, en règle générale, le caribou s’adapte mal à l’activité humaine, et la plupart des hardes sont en déclin actuellement dans le monde. Depuis bien des années maintenant, la natalité ne compense pas la mortalité dans nos montagnes gaspésiennes, et si la tendance se maintient, le caribou gaspésien disparaîtra d’ici une vingtaine d’année.

Peut-être avez-vous entendu parler cet été du célèbre lion Cécil, abattu au Zimbabwe par un chasseur de trophées. Des scientifiques s’accordent à dire que si la tendance se maintient, le lion et l’éléphant à l’état sauvage en ont encore pour 10 ans en Afrique, pas plus! Quel est le rapport allez-vous me répondre? Lions, éléphants, caribous et bien d’autres animaux charismatiques m’ont beaucoup inspirés étant plus jeune, comme beaucoup d’autres enfants probablement. Veut-on voir nos enfants pouvoir profiter de ces mêmes inspirations? Ou bien ces animaux ne seront-ils plus visibles que sur les logos de nos entreprises d’ici quelques décennies…

HuguesDeglaire_27092013-_MG_9643On est rentré actuellement dans la 6e extinction de masse des espèces sur Terre (la 5e étant les dinosaures il y a 65 millions d’années), et si on continue à ce rythme-là, la moitié des espèces auront disparues de la surface de la Terre d’ici 2050. Ne serait-il pas temps d’accorder un peu plus de respect et d’attention à nos semblables animaux? Pensons-y!

 

Y’a de la vie sur les plages du village

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par Hugues Deglaire, biologiste

 

09-Vie sauvage locale - Y’a de la vie sur les plages du village PHOTO 1Certaines années, les mois d’août et septembre nous gratifient d’un gros party sur les plages ulricoises à marée basse. Ça grouille de vie chez les limicoles: savez-vous, ces petits oiseaux échassiers au long bec qui fouillent le sol à la recherche de leur nourriture favorite.

Cette famille des limicoles, on les appelle les bécasseaux, les bécassins, les bécassines, les bécasses, les chevaliers, les pluviers, les courlis, les tournepierres… On les trouve tous dans les milieux humides et ils se nourrissent principalement de petits invertébrés d’eau douce ou d’eau salée: petits mollusques, insectes aquatiques, vers de toutes sortes… Ce sont de grands migrateurs, et certains n’hésitent pas à traverser le continent du nord au sud, comme le très rare bécasseau maubèche que j’ai pu observer à Saint-Ulric (photo montrant quatre oiseaux en compagnie d’un plus petit). En effet, le bécasseau maubèche niche dans l’Arctique canadien et migre jusqu’en Terre de Feu, à la pointe sud de l’Amérique du Sud, effectuant une migration de plus de 15 000 kilomètres deux fois par année!09-Vie sauvage locale - Y’a de la vie sur les plages du village PHOTO 2

Les plus communs sont les bécasseaux semipalmés (photo les montrant au décollage sur fond du village) et les bécasseaux sanderling (photo sur fond de levée de lune) que l’on peut parfois observer mélangés en groupes pouvant aller jusqu’à plus d’un millier d’oiseaux ensemble. On observe facilement aussi les petits et grands chevaliers, visibles par petits groupes de quelques individus. Eux vont se trouver dans les zones un peu plus profondes qu’ils foulent à l’aide de leurs pattes plus longues. Les tournepierres à collier eux, s’alimentent sur la plage en retournant les roches de leur bec.

09-Vie sauvage locale - Y’a de la vie sur les plages du village PHOTO 3Pourquoi voit-on beaucoup plus ces limicoles durant leur migration d’automne que durant leur migration printanière? Parce qu’au printemps, ils volent sans interruption, ils sont pressés d’aller donner la vie et ainsi profiter au maximum du court été arctique; alors qu’à l’automne, ils s’attardent pour profiter des richesses que notre fleuve Saint-Laurent a à leur offrir.

Puis, le soir venu, à l’heure des magnifiques couchers de soleil qui caractérisent notre belle région, ils prennent leur envol dans une cacophonie de sons flûtés afin de reprendre leur route plus au Sud, au ras des flots et de nuit pour éviter les prédateurs, comme à leur habitude.09-Vie sauvage locale - Y’a de la vie sur les plages du village PHOTO 4

Une rencontre!

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par Hugues Deglaire, biologiste

 

HuguesDeglaire_02072013-_MG_0538À l’arrière des terres du village, un peu plus loin, il y a la grande forêt boréale, la sapinière à bouleaux blancs.

Souvent, je prends les chemins de bois pour me perdre dans cette forêt, puis je trouve un beau coin je m’y arrête, j’écoute et observe. Mais là, Vaillante et moi, nous avons fait équipe devant cette rencontre imposée au beau
milieu du chemin…

Ah bien le voilà lui, le lynx du Canada! Celui que j’aperçois environ une fois chaque année, furtif comme un gros chat qu’il est, toujours vu un quart de seconde, toujours juste le temps de l’identifier, et là il est planté devant moi à 100 mètres, il ne bouge pas. Il se retourne, me regarde longuement approcher doucement avec Vaillante, ma petite Toyota avec laquelle j’ai fait les 400 coups. Là, la rencontre est précieuse, il me faut réfléchir vite et bien: beaucoup d’animaux sauvages ont peur de l’humain et de sa position debout, souvent signe de sa dominance. Alors, je choisis de le laisser s’habituer tranquillement au bruit du moteur. HuguesDeglaire_02072013-_MG_0626Lui, il repart à la marche, nullement effrayé, se met en arrêt, plonge dans les buissons, et ressort en croquant un rongeur. Il repart, il recommence, et hop, un autre rongeur. Il marche encore, trotte, il croit voir quelque chose, se remet en arrêt puis il bâille! Le voilà maintenant couché devant moi. J’arrête le moteur, je ne suis plus qu’à une dizaine de mètres de ce jeune lynx, couché sur le bord du chemin et bien décidé à faire une sieste, quel culot! Avec moi, devant moi, comme ça!

Alors j’ai entrouvert la portière, puis le plus silencieusement possible, je suis sorti, à plat ventre dans la garnotte, à quelques mètres de cet animal mythique. J’ai pu l’observer comme il faut, lui et son oeil de lynx, son regard de chat, ses longs toupets de poils noirs au sommet de ses oreilles, ses favoris sur les joues qui lui donnent cette prétention à la manière du tigre. Puis aussi, il y a ses pattes arrière, presque plus longues que ses pattes avant: il est taillé comme un lièvre, sa proie préférée, celle qui représente 80% de son régime alimentaire. Pas étonnant donc que la population de ce félin de nos forêts suit les fluctuations de populations de lièvres, avec quelques années de retard. Et ces temps-ci, la population de lièvres est prospère, alors un jour peut-être, la chance reviendra?

HuguesDeglaire_02072013-_MG_0600Avec ce lynx, on a échangé bien des regards durant ce mémorable quart d’heure de ma vie de naturaliste, un instant de ma vie que je ne suis pas prêt d’oublier! Puis la nuit commençait à pointer le bout de son nez, et il s’est relevé, il a repris sa route. Il m’a lancé un dernier regard, comme pour me dire au revoir, et il est rentré dans sa forêt, j’entendais le son du feuillage sur son pelage pour un dernier instant.

Merci le lynx pour cet instant, bonne chance à toi!

Printemps tardif, … mais plein de couleurs!

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par Hugues Deglaire, biologiste

 

HuguesDeglaire_07-Vie sauvage locale - Printemps tardif, … mais plein de couleurs PHOTO Paruline JauneVous est-il déjà arrivé de vous réveiller un beau matin ensoleillé, d’ouvrir la fenêtre et d’entendre chanter dans votre jardin d’une manière différente des jours précédents: «Ti ti ti pantalon gris… Ti ti ti pantalon gris …»? C’est la paruline jaune qui est finalement arrivée du Sud cette nuit.

La fin du mois de mai et la première moitié du mois de juin marquent le retour des parulines, véritables petits «joyaux» de la nature qu’il faut se dépêcher d’observer aux jumelles avant que le feuillage naissant des arbres ne se transforme en véritable canopée. Elles disparaîtront ensuite, ne laissant que leur chant comme trace de leur présence.

07-Vie sauvage locale - Printemps tardif, … mais plein de couleurs PHOTO Paruline FlamboyanteLes parulines sont parmi nos passereaux les plus colorés, avec une dominante générale pour le jaune citron. Ces petits oiseaux prospèrent dans un grand nombre d’espèces, la femelle et le mâle possédant des plumages fort différents, rendant leur identification parfois difficile: il faut tout d’abord être rapide sur les jumelles et avoir un bon guide d’identification d’oiseaux. Outre la paruline jaune, très commune dans nos jardins, la paruline à croupion jaune est certainement la plus commune et la plus généraliste. Mais on peut aussi observer plusieurs autres espèces, nicheuses locales ou simplement de passage: paruline à flancs marron, paruline à tête cendrée, paruline tigrée, paruline à gorge orangée, paruline bleue, paruline à gorge noire, paruline rayée, paruline à poitrine baie, paruline obscure, paruline à joues grises, paruline à collier, paruline noir et blanc, paruline flamboyante, paruline masquée, paruline triste, paruline des ruisseaux, paruline couronnée, paruline du Canada et enfin paruline à calotte noire! Voilà la liste des espèces que j’ai déjà observées aux abords du village.

07-Vie sauvage locale - Printemps tardif, … mais plein de couleurs PHOTO Paruline à CroupionJauneOn peut voir toutes ces espèces au passage, mais pour les voir rester, il faut garder une bonne variété de milieux naturels: forêt mature, érablière, forêt boréale coniférienne, milieux buissonnants, milieux humides ou bien bord de cours d’eau. La paruline à tête cendrée et la paruline rayée habitent la forêt boréale, tandis que la paruline masquée habite les buissons.

Les parulines sont des oiseaux insectivores, observant leur proie avec précision avant de les happer d’un coup de bec. Beaucoup les attrapent en vol faisant des aller-retour sur un perchoir. J’ai même observé la paruline à croupion jaune attraper des insectes à la surface de l’eau. Certaines espèces vont profiter d’invasions cycliques d’insectes comme la paruline tigrée qui prospère au moment des invasions de la tordeuse du bourgeon de l’épinette.

07-Vie sauvage locale - Printemps tardif, … mais plein de couleurs PHOTO Paruline A CollierLes parulines capturent plusieurs centaines d’insectes par jour chacune, tout comme les hirondelles, les viréos, les moucherolles, et bien d’autres espèces indispensables à notre écosystème. Et, alors que la saison des maringouins et des mouches bat son plein, je me demande quel serait l’achalandage des ces insectes piqueurs sans tout ces oiseaux. Pour moi, observer la Nature, c’est aussi prendre conscience de l’ampleur des services rendus gratuitement et journalièrement à l’Humanité, et c’est pour cette raison que je crois qu’il faut lui laisser la place qu’elle mérite.

En mai, c’est le réveil de l’ours

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par Hugues Deglaire, biologiste

06-Vie sauvage locale - En mai, c'est le réveil de l'ours PHOTO 2

Ce matin, je me précipite tôt en forêt, même pas le temps pour un café, les premières lueurs du jour sont déjà bien présentes. Tôt le matin, c’est la meilleure période pour espérer observer les animaux sauvages. La nuit peut-être serait encore mieux, mais l’œil humain y est handicapé. Puis, en forêt, la neige de mai n’est guère agréable à marcher en plein midi! Mes raquettes et hop, pas loin devant, des traces qui ne ressemblent pas à celles observées l’hiver: c’est signé noir sur blanc, l’ours est de retour parmi nous après un long sommeil!

Même si l’ours polaire nous rend visite dans l’extrême Nord québécois, du côté de la baie d’Ungava et de la côte Est-Arctique, on n’y trouve en règle générale qu’une seule espèce: l’ours noir. Chez nous, il va sortir de sa tanière dans la deuxième partie du mois de mai, même s’il peut parfois effectuer quelques petites sorties en guise de reconnaissance. Les ourses, elles, mettent bas un an sur deux, dans la tanière en janvier ou en février. Les petits oursons resteront au chaud et verront la lumière du jour pour la première fois de leur vie dans le courant du mois de mai, comme les autres ours.

L’ours noir a un pelage entièrement noir avec des reflets bleutés, à l’exception d’un collier blanc plus ou moins 06-Vie sauvage locale - En mai, c'est le réveil de l'ours PHOTO 3visible, parfois absent. Il existe une forme couleur «cannelle» dans l’Ouest canadien, je l’ai observée une fois dans les territoires du Yukon, mais cette forme n’existe pas au Québec. Par contre, j’ai pu photographier ce bel ours en Gaspésie, avec ce collier roux.

Le régime alimentaire de l’ours noir est à principalement végétarien, on pourrait le qualifier d’opportuniste, car c’est un animal relativement intelligent, capable de développer un comportement en copiant la technique observée chez un congénère afin de profiter d’une nouvelle source de nourriture. Au printemps, on peut l’observer se gaver de l’herbe fraîche sur le bord des chemins, il raffole aussi des pissenlits, mais il se nourri aussi de bourgeon et de racines diverses. À l’automne, je l’ai observé manger des baies, comme les framboises et les bleuets, mais aussi d’autres baies de toutes sortes, comme celles du cornouiller stolonifère, communément appelé «hart rouge».

Bien que très diurne, l’ours noir est relativement discret. Il est parfois nocturne pour éviter les conflits avec les humains dans les zones proches des habitations. La vue de l’ours n’est pas extraordinaire, mais il vous entendra très bien et vous sentira encore plus, c’est incroyable de voir son nez qui tourne pour vous sentir alors qu’il n’ose pas vous regarder dans les yeux, avant de disparaître dans le bois dans un fracas de branches qui craquent sous son poids. L’ours noir est un timide; lorsqu’il a peur, il va uriner ou même encore baver. Pour l’observateur, c’est aussi un signe qu’il faut quitter la scène.

06-Vie sauvage locale - En mai, c'est le réveil de l'ours PHOTO 1Il ne faut pas avoir peur de l’ours, il faut juste savoir garder une distance de sécurité, et faire les bons gestes: reculer en lui parlant doucement, en lui faisant face, en lui laissant de l’espace. Ne jamais courir: ça serait jouer le rôle de la proie! Le danger vient plus souvent qu’autrement d’une femelle avec ses oursons, et le photographe que je suis a appris qu’un ours seul… peut avoir des oursons qui sont trop petits pour être visibles dans les hautes herbes! Et si l’ourse grogne et fini par charger parce que vous ne quittez pas assez vite à son goût, sachez que la plupart du temps, la charge s’arrêtera avant de vous toucher. Car il existe cette loi que la plupart des animaux connaissent dans la Nature: «montrer sa force pour ne pas avoir à l’utiliser». Les animaux sauvages sont conscients que se battre peut vouloir dire blessure, et parfois la mort!

Le retour des oiseaux de proie

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par Hugues Deglaire, biologiste

05-Vie sauvage locale - Le retour des oiseaux de proie PHOTO 3C’est en fin de matinée sur une colline pas loin de chez nous que je m’installe. De ce point haut, on a une vue grandiose sur le fleuve Saint-Laurent. Le soleil se fait de plus en plus fort en cette fin du mois d’avril, la neige fond rapidement et j’entends le son de l’eau liquide qui perle un peu partout autour de moi. Un petit vent du Nord-Ouest, 2 sur l’échelle de Beaufort. Je sors les jumelles de mon sac à dos et je commence à détailler le ciel à l’affût de points que mes yeux pourraient percevoir au loin. Certains champs sont encore blancs, et sur d’autres, la terre noire absorbe la chaleur du soleil, formant des brumes. Ces brumes rendent plus difficile l’observation à travers les jumelles, mais elles sont de bon augure pour apercevoir ceux que je cherche…

11h32, un point surgit du grand bleu. Il plane en suivant le relief, puis il tournoie et s’élève de plusieurs centaines de mètres. Ses ailes sont comme des planches sombres, puis au fur et à mesure qu’il se rapproche, on distingue sa queue blanche. Pas de doute, c’est un grand aigle: le pygargue à tête blanche, un bel adulte qui remonte au Nord afin d’aller retrouver son compagnon ou sa compagne pour se reproduire, comme chaque année. Et le voilà qui passe à quelques centaines de mètres au-dessus de ma tête: il glisse sans effort de ses deux mètres trente d’envergure, longeant la face nord de la Gaspésie. 05-Vie sauvage locale - Le retour des oiseaux de proie PHOTO 2De ces oiseaux de proie qui nous visitent, les aigles royaux passent parfois aussi tôt qu’à la fin février. Puis, très vite, ce sera les autours des palombes, les pygargues à tête blanche, les vautours urubus, les faucons pèlerins, émerillons et crècerelles, ainsi que les busards Saint-Martin. Le point culminant de cette migration se déroule entre la fin avril et le début mai, où les nombreuses buses à queue rousse, épervier brun, balbuzard pêcheur et les petites buses prendront le relai. Parfois surgiront au travers du lot des surprises et des raretés: un faucon gerfaut, un épervier de Cooper, une buse à épaulette, une chouette épervière, ou bien une buse à queue rousse… albinos! Et pour ça, il faut collectionner les heures d’observation. Le belvédère Raoul-Roy au parc National du Bic est un haut lieu pour cette migration printanière, où lors de certaines journées, on peut en avoir observé plus d’un millier! Mais, au fait, pourquoi passent-ils tous là?

05-Vie sauvage locale - Le retour des oiseaux de proie PHOTO 4Le réchauffement printanier crée des ascendances thermiques que ces oiseaux utilisent grâce à leurs longues ailes, se déplaçant en glissant sans effort sur plusieurs centaines de kilomètres par jour. Quand ils ont perdu trop d’altitude, ils rejoignent un «ascenseur thermique» invisible pour l’œil humain, mais facilement détectable pour eux: les parapentistes vous le diront, ils suivent fréquemment les oiseaux de proie pour trouver ces courants ascendants! Les rapaces peuvent s’élever ainsi de plusieurs dizaines de mètres à la seconde. Cependant, ils rencontrent un obstacle de taille à leur migration: le fleuve Saint-Laurent. En effet, il n’y a pas d’ascendance thermique au-dessus d’une masse d’eau, et leurs longues ailes ne leur permettent pas de soutenir un vol battu très longtemps, rendant ainsi les 30 à 60 kilomètres de large du fleuve très difficiles à survoler. C’est pourquoi ils longent notre côte sur plusieurs centaines de kilomètres à la recherche d’un passage plus étroit. À l’occasion, certains s’essayeront, mais ils ne passeront pas tous, quelques-uns d’entre eux mourront noyés, et d’autres se retrouveront à se poser complètement épuisés sur des bateaux. Les marins connaissent ce phénomène.

05-Vie sauvage locale - Le retour des oiseaux de proie PHOTO 1Mais ceux qui passeront donneront la Vie à une nouvelle génération. Puis, ils redescendront à l’automne prochain, beaucoup d’entre eux passeront par Tadoussac, longeant le fleuve par la Côte-Nord. C’est pourquoi on observe beaucoup moins cette migration à l’automne dans notre région. Pour ma part, j’ai toujours une pensée émerveillée pour ces grands voyageurs au vol majestueux, dont certains ont passé l’hiver aussi loin qu’en Amérique centrale, nous rappelant que les frontières sont juste une invention humaine.

Vive les marionnettes!

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par Hugues Deglaire, biologiste

04-Vie sauvage locale - Vive les marionnettes PHOTO 1Le 7 mars 2012 fut une nuit mémorable à Saint-Ulric, déjà 3 ans… Ce fut une belle journée et, comme chaque soir où la météo semble étoilée, je consulte le site Internet spaceweather.com. On y trouve une météo toute particulière: la météo des aurores boréales! Car si la vie sauvage est ma passion, les aurores boréales ont la même origine que la Vie sur Terre: le Soleil.

Mais commençons par le début: il fait -25°C et, comme à l’habitude à cette date, notre beau village est bordé d’une banquise blanche qu’on appelle le fleuve Saint-Laurent. La météo spatiale donne une alerte, mais cette météo, bien que grandement améliorée ces dernières années, est encore une science très expérimentale. Il me faut alors vérifier par moi-même au bord du fleuve, car chez nous, les aurores viennent toujours du Nord, et de ma petite rue du Carillon où j’habitais à l’époque, impossible de voir les étoiles vers le fleuve… maudite lumière artificielle!

Quelques sorties confirment le phénomène: des lueurs intéressantes se profilent au-dessus des nuages vers minuit. La pleine lune qui se reflète sur les glaces, recouverte d’un voile nuageux qui file à toute allure, plante un décor surnaturel qui donne une clarté toute particulière à cette nuit qui s’annonce magique. Et mes photos ne vous traduiront malheureusement pas le craquement des glaces sous mes pieds… Mais heureusement, elles ne vous partageront pas non plus le vent glacial qui régnait cette nuit-là. Après plusieurs dizaines de minutes, le miroir de ma caméra commencera à geler à plusieurs reprises, tout comme mes doigts d’ailleurs… Malgré ces inconforts, je suis resté jusqu’à la fin du spectacle: les dernières danses célestes s’estompèrent vers quatre heures du matin.

Mais au fait, savez-vous comment se forment les aurores?

04-Vie sauvage locale - Vive les marionnettes PHOTO 2Notre soleil est une masse bouillante et très active. À sa surface, d’énormes éruptions se produisent et éjectent de la matière coronale dans l’espace. Cette matière coronale, c’est des rayonnements de toutes sortes, des particules chargées comme des électrons et des protons. Si cette explosion a eu lieu face à la Terre, ces particules voyageront dans notre direction, et elles mettront entre une journée et deux jours pour parcourir les 150 millions de kilomètres qui nous séparent du soleil. Ces particules rentrent alors en collision avec le bouclier naturel de la Terre: le champ magnétique terrestre. Ce dernier se trouve entre 100 et 1000 kilomètres au-dessus de notre tête. C’est donc dans la haute atmosphère que se forment les aurores boréales, bien au-dessus des nuages qui se trouvent à quelques kilomètres d’altitude, un détail important pour l’observateur puisque si la météo est ennuagée, on pourra rester couché. Les particules chargées arrivent à plusieurs centaines de kilomètres à la seconde, elles sont redirigées vers les pôles et, par la même occasion, rentrent en collision avec les atomes de la haute atmosphère, libérant des photons, donc de la lumière! On a donc des aurores boréales au pôle Nord et des aurores australes au pôle Sud. Ces aurores peuvent avoir différentes couleurs, passant du vert au rose, au rouge et à l’indigo violet, dépendamment de la composition atomique de la haute atmosphère où elle se produit. Elles peuvent durer dix minutes ou bien deux nuits complètes comme j’ai pu l’observer. Aussi, de puissantes aurores peuvent parfois perturber nos ondes radio.

04-Vie sauvage locale - Vive les marionnettes PHOTO 3En Matanie, on observe souvent les aurores sur le fleuve, car il faut déjà qu’elles soient conséquentes pour arriver jusqu’au-dessus de nos têtes. Mais la chance qu’on a est d’avoir ces soixante kilomètres de fleuve vers le Nord où il n’y a pas de lumière artificielle, car pas d’habitation, et ça, ça nous aide grandement pour voir les marionnettes, comme on les appelle en Gaspésie!

La forêt d’hiver

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par Hugues Deglaire, biologiste

03-Vie sauvage-orignalDerrière le village, il y a le bois, la forêt, cette forêt qui se boréalise au fur et à mesure que l’on roule au plus profond des rangs. Les collines s’aiguisent au fur et à mesure qu’on se retrouve plus proche de cette ancienne chaîne de montagnes, vieille de 500 millions d’années, et qui traverse le centre de notre péninsule gaspésienne: les Appalaches. Une forêt dans laquelle dominent les peupliers faux-tremble, bouleaux blancs, sapins baumiers, épinettes et autres cèdres de l’Est, les principales espèces qui en forment le couvert végétal avec bien d’autres.

S’aventurer dans cette immensité, en raquettes ou en skis, est un exercice fort plaisant. On peut souvent y retrouver un certain calme, un rapport au temps différent durant les quelques heures passées à s’évader des tracas de la société. Le son des skis qui glissent ou le « skrouich » des raquettes dans la neige ainsi que de profondes respirations accompagnent la progression entre les arbres. Attention cependant dans les creux naturels où il faut toujours pouvoir imaginer s’il peut rester de l’eau liquide ou pas.03-Vie sauvage-renard

Lors de ces marches, je prends souvent des pauses, je ne bouge plus, comme pour me rendre invisible aux habitants de la forêt. Ils ne sont pas toujours nombreux à être visibles par ces temps froids, mais parfois, la chance peut sourire, comme en témoignent ces rencontres que j’ai pu immortaliser en photo.

L’écureuil roux est l’un des habitants les plus faciles à observer, cependant, son cri avertira souvent toute la forêt de votre présence, tout comme celui du geai bleu.

03-Vie sauvage-LièvreLe lièvre d’Amérique, dont le pelage hivernal est entièrement blanc, est très présent, mais aussi relativement discret: souvent, il se soustraira de votre regard en figeant sur place et ne détalera qu’au tout dernier moment. La gélinotte huppée utilise aussi cette stratégie de ne pas bouger devant un danger.

Le renard roux patrouille la forêt et les milieux ouverts sur de longues distances et plus souvent qu’autrement, on ne croisera juste que sa piste dans la neige.

L’orignal hivernal se tient en général assez loin de la civilisation, dans des ravages où il aura calculé avoir assez à manger pour la saison sans trop de déplacements inutiles. D’autres habitants sont très furtifs et même parfois nocturnes, et le jour où vous les observez, réservez-vous un peu de temps dans votre soirée pour aller vous acheter un billet de loterie! Ça sera le cas si vous tombez sur une martre d’Amérique, un pécan ou encore un lynx du Canada.

J’ai pris cette photo de cette trace sur laquelle j’ai placé ma main afin de montrer la taille de cette grosse patte de chat, palmée afin d’être capable de poursuivre le lièvre d’Amérique dans la neige, sa proie principale, dont les pattes sont palmées aussi.03-Vie sauvage-trace

Donc, dans la plupart des cas, c’est souvent les traces et les chants des oiseaux qui nous révèlent qui est présent dans ce bout de forêt qu’on visite. Car certaines espèces ne sont pas évidentes à croiser, soit parce que leur territoire est immense, soit que ces espèces sont farouches et la progression d’un humain dans la neige est tout sauf discrète!

Les jaseurs boréaux

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par Hugues Deglaire, biologiste

02-Vie sauvage locale - Les jaseurs boréaux PHOTO 2pJe vous parle en tant qu’Ulricois d’adoption, village où je réside depuis cinq ans. Passionné de nature et d’ornithologie, je vous propose une chronique sur la vie sauvage locale. Cette faune sauvage qui nous entoure est bien présente, parfois facile à observer, mais parfois relativement invisible. Souvent oubliés au quotidien, les écosystèmes que ces espèces végétales et animales forment entre elles sont pourtant à la base de la Vie de notre espèce sur Terre, et ça, c’est bien plus important que les chiffres de la bourse! Alors, qu’est-ce qu’on peut observer autour de nous cet hiver?

J’arpentais les rangs il y a quelques jours, me demandant quel sujet je pourrais vous présenter. Quelques kilomètres plus loin, plusieurs vols d’oiseaux attiraient mon attention et j’allais avoir ma réponse. Les voyant décoller des sorbiers, j’ai déjà une petite idée, mais il me faut aller vérifier sur place, car plusieurs espèces de passereaux se nourrissent de ces baies hivernales: étourneaux sansonnets, merles d’Amérique, durbecs des sapins, … et les jaseurs. Eh oui, ce sont bien les magnifiques jaseurs boréaux!

Un masque noir sur les yeux bordé d’un liseré blanc, un peu de rouge brique sur la tête et sous une queue terminée d’une bande jaune soleil, un corps gris sable, une belle huppe pour couronner le tout, le jaseur boréal est la preuve vivante que la Nature est une artiste. Son cousin, le jaseur d’Amérique, anciennement appelé jaseur des cèdres, nous visite durant la belle saison, alors que le jaseur boréal, beaucoup plus nordique, nous visite plutôt durant la saison froide. On le voit passer chaque année, mais il ne s’attarde pas tous les hivers; cela va dépendre de l’achalandage de nos arbustes en baies comestibles.02-Vie sauvage locale - Les jaseurs boréaux PHOTO 1p

Oiseaux grégaires, ils peuvent être plusieurs dizaines, mais certaines années, on va avoir de véritables invasions. Je me rappelle d’un groupe d’environ 3 500 qui ont vidé les sorbiers de Matane durant le mois de décembre 2011. Ils s’alimentent durant une bonne partie de la journée, volant d’arbre en arbre. Jetez un œil à la neige en dessous des sorbiers. Si elle est rouge, c’est qu’ils sont déjà passés par là! Parfois même, à la faveur de plusieurs réchauffements hivernaux, les baies dégèlent et regèlent, et vont donc s’alcooliser: si un jour vous ramassez des jaseurs tombés de leur branche dans la neige et qu’ils ne tiennent littéralement plus debout, ne vous étonnez pas, c’est juste qu’ils sont fortement alcoolisés, comme j’ai déjà pu l’observer une fois. Comme quoi l’alcoolisme n’est pas une particularité humaine!

02-Vie sauvage locale - Les jaseurs boréaux PHOTO 3pAu printemps, les jaseurs boréaux reprendront leur migration vers le Nord, traversant le fleuve Saint-Laurent d’une seule traite, pour aller donner la vie dans le Nord du Québec, de la forêt boréale jusque dans la taïga. Jusqu’à récemment, on croyait qu’ils faisaient leur nid loin au Nord, mais ces dernières années, des ornithologues ont découvert des nids de ces oiseaux sur la Côte-Nord. On les soupçonnerait même de pouvoir nicher dans nos montagnes gaspésiennes.

Histoire à suivre…